Bernard Gosse prêtre missionnaire au Guatemala, qui est en train de publier la Bible en langue K'iche' (langue maya), le résultat de vingt-quatre ans de travail, est un chercheur biblique avec plus de deux cents publications, principalement en français, mais également en anglais, en K'iche' et en espagnol.
Le personnage d'Abraham est connu dans la Bible sous la forme de deux noms : la forme courte, « Abram » apparaît en Gn 11 26-17, 5 en Ne 9 7 et 1 Chr 1 27 ; la forme longue, « Abraham » apparaît en Gn 17 5 et ss, dans les autres livres du Pentateuque, et dans quelques passages de Josué, des premier et deuxième livres des Rois, des premier et deuxième livres des Chroniques, d'Isaïe, de Jérémie, d'Ezéchiel, de Michée, de Néhémie et des Psaumes.
Dans la Genèse, Abram est mentionné comme fils de Térah (Gn 11 26), et Térah quitte Ur des Chaldéens avec Abram et Lot, fils de Harân, ainsi que Saraï, la femme d'Abraham, avec l'intention d'aller au pays de Canaan, mais il s'arrête à Harân (Gn 11 31). On peut déjà remarquer que dans l'ensemble Gn-2 R, la mention des Chaldéens, la mention des Chaldéens n'apparaît qu'en Genèse au chapitre 11 des versets 28 à 31, au chapitre 15 verset 7 et dans le deuxième livre des Rois, aux chapitres 24 et 25. Or, le pays des Chaldéens est celui où l'on part en exil à la fin des livres des Rois. Le chemin suivit par Abram est donc le même que celui qu'emprunteraient ceux qui reviendraient d'exil. Il y est, du reste, fait référence au livre de Néhémie, dans son chapitre 9 au verset 7, dans une cérémonie du retour de l'exil : « Tu es Yahvé, Dieu, qui fis choix d'Abram, le tiras d'Ur des Chaldéens et lui donnas le nom d'Abraham. » Il est encore fait allusion au changement du nom d'Abram en Abraham dans le livre de la Genèse, en son chapitre 17, verset 5 : « Et l'on ne t'appellera plus Abram, mais ton nom sera Abraham, car je te fais père d'une multitude de nations. » Ce dernier verset souligne qu'Abraham est présenté dans la Genèse comme père, non seulement d'Israël, mais encore des Moabites, des Ammonites, des Ismaélites, et grand-père des Edomites. La dernière mention de la forme courte « Abram » dans la Bible se rencontre dans le premier livre des Chroniques, en son chapitre 1, au verset 27, dans une perspective ultérieure de présenter l'histoire et la géographie, sous forme de généalogies. Cet aspect est déjà présent dans le livre de la Genèse. Ainsi, son chapitre 11 se termine avec Abraham à Harân où meurt son père Térah. Nous relevons ensuite aux versets 1 et 2 du chapitre 12 de la Genèse : « 1 Yahvé dit à Abram : "Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t'indiquerai. 2 Je ferai de toi un grand peuple, je te bénirai, je magnifierai ton nom ; sois une bénédiction ! »
Abram est invité à quitter son pays et sa famille avec la promesse de devenir un grand peuple et une bénédiction. Cet appel est situé à l'origine d'Israël, mais également d'autres peuples du Sud de Canaan comme nous venons de le mentionner. Cet appel peut également parfaitement être lu comme un appel au retour de l'exil depuis la Mésopotamie, avec toutes les incertitudes que cela représentait. Les livres d'Esdras et Néhémie nous montrent déjà les difficultés que rencontrèrent ceux qui désiraient revenir vers la Judée. Les traditions des chapitres suivants se comprennent également bien par la volonté d'exalter l'ancêtre pour motiver la génération du retour de l'exil au milieu des difficultés et des incertitudes de ce long chemin. Ainsi, dans le chapitre 14 de la Genèse, nous voyons Abraham intervenir dans une guerre à laquelle participe rien moins que « Kedor-Laomer roi d'Elam » (Gn 14 2), c'est-à-dire le représentant d'un grand empire Mésopotamien ! La mention de Melchisédech dans ce même chapitre de la Genèse, des versets 18 à 20 n'a d'équivalent dans la Bible que dans le psaume 110, où le Messie devient également prêtre à la manière de Melchisédech. Cela ne peut se comprendre qu'à une époque tardive, le sacerdoce étant strictement séparé de la fonction royale à l'époque de la dynastie davidique. Les chapitres suivants nous montrent les alliances de Yahvé avec Abraham (Gn 15 et 17). Dans le récit biblique, ces « alliances » entrent en concurrence avec celle du Sinaï ou celle avec David. Nous verrons que, dans d'autres textes, l'alliance avec Abraham et les Patriarches se substitue aux autres et devient le moteur de toute l'histoire d'Israël. Les traditions rapportées dans la Genèse dans ses chapitres 16 et suivants nous présentent également Abraham comme le père de tout le Sud de Canaan. La fin du livre de la Genèse concerne la descendance d'Abraham avec Isaac et Jacob, mais également Esaü (Edom). Cela correspond à l'explication du changement de nom mentionné au verset 5 du chapitre 17 de la Genèse : « Et l'on ne t'appellera plus Abram, mais ton nom sera Abraham, car je te fais père d'une multitude de nations ». Le récit de la Genèse se termine par la mention de la mort de Joseph en Egypte, ce qui permet d'établir un lien avec les traditions sur l'Exode qui ont dû être développées à part. De plus, la mention de : « Enfin Joseph dit à ses frères : "Je vais mourir, mais Dieu vous visitera et vous fera remonter de ce pays dans le pays qu'il a promis par serment à Abraham, Isaac et Jacob » (Gn 50 24), fait du serment aux Patriarches le moteur du reste de l'histoire d'Israël. Les mentions d'Abraham dans le reste du Pentateuque doivent se comprendre en référence à ce point, et toujours en conjonction avec les noms des deux autres Patriarches (en Josué chapitre 24 versets 2 et 3 ; dans le premier livre des Rois au chapitre 18 verset 36, et dans le deuxième livre des Rois au chapitre 13 verset 23). Cela apparaît dès le livre de l'Exode : « Dieu entendit leur gémissement ; Dieu se souvint de son alliance avec Abraham, Isaac et Jacob » (Ex 2 24). Les trois Patriarches sont ainsi mentionnés conjointement dans le livre de l'Exode (3 6, 15, 16 ; 4 5 ; 6 3, 8 ; 32 13 ; 33 1), dans le Lévitique (26 42), dans les Nombres (32 11) et dans le Deutéronome (1 8 ; 6 10 ; 9 5, 27 ; 29 12 ; 30 20 ; 34 4). Il s'agit d'assurer une continuité de l'histoire entre les traditions de la Genèse et celles de la sortie d'Egypte. Or, cela n'est pas toujours évident. En effet, la phrase : « Voici le pays que je vous ai donné ; allez donc prendre possession du pays que Yahvé a promis par serment à vos pères, Abraham, Isaac et Jacob » (Dt 1 8), suppose l'identification des « pères » avec les Patriarches. Or, dans le Deutéronome, l'appellation des « pères » est beaucoup plus courante que celle des Patriarches. De plus, cette appellation semble plus d'une fois se rapporter aux « pères » d'Egypte. L'identification des « pères » aux patriarches dès le chapitre 1 verset 8 du Deutéronome apparaît comme relevant d'un processus d'unification rédactionnelle, visant à faire de l'alliance avec les Patriarches le moteur de toute l'histoire d'Israël. Les trois Patriarches Abraham, Isaac et Jacob sont également cités ensemble dans les versets 2 et 3 du vingt-quatrième chapitre de Josée, sauf que, dans ce cas, la notion de patriarche est étendue au-delà du fleuve, avec les mentions de Térah et de Nahor, pour permettre aux exilés de s'identifier aux Patriarches. Les trois patriarches sont encore nommés ensemble dans le premier livre des Rois (18 36) et dans le deuxième (13 23), dans la continuité du rôle que jouent les trois Patriarches dans le Pentateuque.
Dans le Psautier, Abraham n'apparaît que dans deux psaumes, les psaumes 47 et 105. Il faut noter qu'Isaac et Jacob sont beaucoup plus cités. Pourquoi Abraham serait-il si peu mentionné dans le Psautier, s'il avait eu une grande importance dans l'histoire d'Israël ? La mention du psaume 47 en son verset 10 est certainement la plus surprenante : « Les princes des peuples s'unissent : c'est le peuple du Dieu d'Abraham. A Dieu sont les pavois de la terre, au plus haut il est monté ». Il faut rapprocher ce passage du rôle international que joue Abraham dans le chapitre 14 de la Genèse. Cela correspond à la période postexilique tardive où il faut donner du courage au minuscule Juda, de plus largement habité par des étrangers. Ce point correspond également à une universalisation d'Abraham, ce qui correspond aux contestations de la fin du livre d'Isaïe. Dans le psaume 105, Abraham est cité aux versets 6, 9 et 42. Dans le psaume 105, on retrouve la mention des trois Patriarches comme dans le Pentateuque (Ps 105 6-9). De plus, dans les psaumes 105 et 106, l'alliance avec les Patriarches, mentionnée dans le verset 8 du premier, devient la seule alliance de l'histoire d'Israël, et c'est elle qui justifie encore le retour de l'exil dans le verset 42 du second. Si, dans les psaumes 105 et106, Moïse est mentionné, en revanche il n'est pas question de l'alliance du Sinaï. De plus, la royauté est complètement ignorée. Nous retrouvons donc le principe déjà observé en Gen – 2 R, l'alliance avec les patriarches devenant le seul moteur de l'ensemble de l'histoire d'Israël.