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Les Parthes Arsacides : un empire oublié

Jérôme Gaslain
Archéologue, membre du centre Archéologie urbaine de l'Orient hellénisé.

On a longtemps pensé que l’histoire des Parthes Arsacides (milieu du IIIe siècle avant J.-C. – v. 224 de notre ère) ne méritait qu’un faible intérêt car ceux-ci offraient peu d’arguments d’étude par rapport à leurs prédécesseurs Perses Achéménides (v. 550-330) ou leurs successeurs Sassanides (v. 224 – milieu du VIIe siècle). Les Parthes n’occupaient qu’une petite place dans l’histoire de l’Orient antique et leur rôle se résumait aux guerres qu’ils menèrent contre Rome à partir du Ier siècle avant notre ère, leur statut de barbares les éloignant de toute forme de civilisation. Cette image restrictive et fausse des Parthes était surtout due aux sources gréco-latines – Strabon, Plutarque, Justin, Dion Cassius… – qui, honorant la grandeur de Rome, devaient montrer le danger représenté par cette puissance orientale. Le manque crucial de sources parthes venait aussi renforcer la méconnaissance à leur égard, en particulier dans les domaines religieux et artistiques.

Avant la seconde guerre mondiale, les fouilles archéologiques ne prenaient pas garde aux couches « récentes » et les Parthes restaient largement dans l’oubli. Pourtant, force est de constater que les Parthes sont peu à peu réhabilités et occupent aujourd’hui toute la place qu’ils méritent grâce aux recherches historiques et archéologiques renouvelées surtout depuis une vingtaine d’années. Ils sont désormais véritablement intégrés dans l’histoire hellénistique, longue période s’étalant de la mort d’Alexandre le Grand (-323) à la fin du Ier siècle avant J.-C., à l’heure où la présence romaine en Orient est assurée.

Cinq siècles d’influence

Cinq siècles séparent l’émergence de la dynastie des Parthes Arsacides – du nom de leur premier roi Arsace – en Asie Centrale au milieu du IIIe siècle av. J.-C. de sa chute en 224 de notre ère, date de la prise du pouvoir des Sassanides. Au regard de l’étendue chronologique de la présence arsacide en Orient, de l’immensité du territoire qu’ils contrôlent de manière progressive et plus ou moins prononcée, de l’Inde à la Syrie en passant par l’Asie centrale, l’Iran, la Mésopotamie, l’Arménie, il faut reconnaître qu’établir une histoire unique et concevoir un royaume parthe uniforme est une tâche impossible. Si l’Orient est alors sous influence de la dynastie régnante arsacide, les particularités régionales qu’elles soient culturelles, commerciales, administratives, l’importance de la présence de Grecs et des populations indigènes, nous invitent à rester très prudents quant à l’idée d’une civilisation parthe. Pour bien percevoir ce qu’est l’Orient arsacide, il faut nécessairement différencier l’aspect politique de la dynastie des éléments de civilisations qui ne sont pas purement arsacides mais plutôt d’époques arsacides. Il faut davantage concevoir une multiplicité de régions et de cités sous contrôle parthe – Asie centrale (Parthie, Margiane), plateau iranien, Médie, Elymaïde, Babylonie… – plus ou moins en lien avec la royauté mais gardant toujours des particularismes locaux.

Naissance et affirmation de la dynastie arsacide

Avant le milieu du IIIe siècle avant notre ère, des tribus nomades scythes, nommées Parnes, Sparnes ou Aparnes, migrent des steppes proches de la mer d’Aral pour se rendre au sud de la Parthie, une satrapie située dans la région de l’actuel Turkménistan. Tout comme leur voisin le souverain Diodote Ier de Bactriane, les Parthes d’Arsace acquièrent leur indépendance. Profitant de la faiblesse grandissante du pouvoir des Séleucides, ils éliminent le satrape de Parthie nommé Andragoras. Malgré les tentatives de Séleucos II (vers 228) et d’Antiochos III (vers 209) qui visent à reprendre pied dans les hautes satrapies orientales, les Arsacides restent maîtres de leurs premières conquêtes – Parthie, Hyrcanie – et sont, avec les Gréco-Bactriens, les nouveaux rois de l’Asie centrale. Le berceau des Arsacides se situe entre les versants de l’Elbourz au sud de la mer Caspienne et la rivière Tedjen à l’est, comprenant ainsi le nord du plateau iranien et le sud du Turkménistan. Tout comme les limites géographiques précises de ce royaume naissant, l’histoire des premiers souverains reste floue. Si le fondateur de la dynastie est bien Arsace Ier, ses successeurs restent parfois bien mystérieux et la chronologie souvent aléatoire. Il faut attendre le règne de Mithridate Ier (v.171-v.138) pour voir le royaume Arsacide s’étendre vers l’ouest par la Médie, la Mésopotamie et vers le sud par l’Iran. Il ne faut pas dénigrer l’action des premiers Arsacides mais reconnaissons que celle de Mithridate Ier est la plus marquante au cours des IIIe et IIe siècles avant notre ère. Repoussant les assauts d’Antiochos IV et de Démétrios II, Mithridate Ier fait des grandes cités d’Orient comme Séleucie du Tigre, Suse ou Ecbatane des villes d’influence arsacide. Dès les débuts de la dynastie, les Parthes Arsacides contrôlent des cités préexistantes – Syrinx, Tambrax, Asaak, Dara, Hékatompylos, Nisa – pour certaines encore non localisées, mais ne sont pas des fondateurs urbains comme l’étaient leurs prédécesseurs séleucides ; il faut attendre plusieurs décennies pour qu’un roi soit à l’origine d’une création citadine : ce sera Vologésias, la cité du roi Vologèse Ier (v. 51-v. 80).

Il faut cependant attendre la dernière grande campagne d’Antiochos VII contre les Parthes de Phraate II vers 130 avant notre ère pour voir ces derniers mettre une fin définitive à l’influence séleucide au-delà des rivages méditerranéens. La mainmise arsacide sur l’Orient reste toute relative car le royaume est menacé à l’est par des tribus nomades et en son sein par des populations locales grecques, juives ou iraniennes, loin d’être totalement acquises à la cause des souverains parthes. Mais le mal chronique de la dynastie arsacide est celui d’un permanent conflit de succession. Les rivalités sont récurrentes et affaiblissent le pouvoir royal qui doit aussi faire face à l’émergence de dynastes locaux comme en Characène, au nord du golfe Persique. C’est Mithridate II (v. 123- v. 88) qui parvient à rétablir l’autorité arsacide autant face aux nomades orientaux qu’à l’intérieur de son royaume, assurant ainsi des contacts commerciaux entre Occident et Extrême-Orient. Preuve du renforcement du pouvoir arsacide, Mithridate II oriente sa politique vers l’Arménie qui devient à partir du Ier siècle avant notre ère l’objet de toutes les convoitises parthes et romaines. L’Empire parthe est alors à l’apogée de son étendue, des confins orientaux de l’Asie centrale aux portes de la Syrie.

Mais les prétendants au trône, légitimes ou non, poursuivent leur quête du pouvoir et, à la fin du règne du Roi des rois, le monde parthe entre dans une période de décadence, un âge obscur, où les divisions politiques se renforcent et où plusieurs usurpateurs, contrôlant chacun diverses régions, se prétendent rois ou comme Gotarze « Satrape des satrapes ». Il n’y a donc pas d’unité dans le royaume mais une lutte pour l’hégémonie régionale par le biais du contrôle des grandes cités et l’établissement de potentats locaux.

Les Arsacides et Rome

C’est au Ier siècle avant notre ère que les deux grandes puissances de l’époque entrent en contact. Si l’Arménie, la Syrie et plus largement la Mésopotamie sont les trois points d’ancrage des relations conflictuelles entre Parthes et Romains, ces dernières sont pourtant inaugurées par une rencontre pacifique sur les bords de l’Euphrate entre Orobaze, le représentant du roi des Parthes et Sylla, le gouverneur de Cilicie. Nous ne savons pas ce qui ressort exactement de cette entrevue, si ce n’est certainement une reconnaissance mutuelle des deux empires.

La grande confrontation intervient en 53 avant notre ère dans la plaine de Carrhae, au sud est de la Turquie actuelle. Les velléités parthes à l’égard de la Syrie, de la part de Pacorus puis de Labienus, la volonté romaine de conserver une réelle influence en Arménie et sur les bords de la Méditerranée orientale, notamment sous l’impulsion de Pompée, entraînent les deux camps dans un affrontement inévitable. La victoire éclatante des Parthes de Suréna à Carrhae, confirmée par la défaite d’Antoine quelques années plus tard (en -36) scelle la rivalité arsacido-romaine et ouvre le bal des campagnes militaires récurrentes tout au long de l’empire. Si, d’Auguste à Claude, la politique romano-parthe se résume à des actions diplomatiques, à placer un prince vassal sur le trône d’Arménie, Trajan en 114, Marc Aurèle à partir de 162 et Lucius Verus, Septime Sévère vers 197, Caracalla puis Macrin affrontent les Parthes dans l’espoir de définitivement s’imposer en Orient et d’attacher leur nom à la plus glorieuse des victoires. Mais la dynastie des Arsacides connaît au cours de notre ère de grandes figures comme Artaban II (v. 12-v. 38) et Vologèse Ier (v. 51-v. 78) qui maintiennent leur royaume à un haut niveau de puissance.

Au cours du IIe siècle de notre ère les cités principales de l’Empire arsacide, comme Ctésiphon ou Séleucie, sont détenues à plusieurs reprises par les Romains. Ces derniers, malgré plusieurs victoires, ne mettent pas à profit la fragilité du royaume parthe et ne parviennent à sa soumission définitive. La méconnaissance des terres orientales, l’originalité des armées parthes, aux stratégies militaires peu communes, commandées par les grands du royaume et parfois la prétention des généraux romains ont souvent mis à mal l’ambition de ces derniers. Quand bien même la victoire romaine était éclatante, les changements dynastiques, la gestion des cités et des populations dominées soulevaient des problèmes insurmontables tant la multiplicité et la diversité des sociétés et des souverains offraient peu de prise à l’appareil administratif et diplomatique romain. La chute du royaume arsacide intervient vers 224 lorsque Artaban IV puis Vologèse VI sont renversés par un dynaste local de Perside qui impose la dynastie des Sassanides mettant fin à près de cinq siècles d’histoire parthe.

La société arsacide

Présenter une société parthe uniforme serait une grave faute historique. La coexistence de Grecs, d’Iraniens, de Sémites caractérise les sociétés du monde arsacide bien différentes de la Margiane à la Mésopotamie. Afin de décrire ces populations et leur organisation, les sources gréco-latines utilisent un vocabulaire qui leur est propre mais mal adapté aux réalités sociales de l’Orient. De même les structures dynastiques de l’État arsacide sont parfois incomprises.

Le roi des Arsacides détient son pouvoir des grandes familles du royaume qui sont certainement les héritiers des nomades Parthes ou des aristocrates locaux à qui le souverain délègue une partie de son pouvoir dans la surveillance des régions et cités de l’empire. La suspicion permanente du roi vis-à-vis de ces princes toujours prêts à acquérir davantage d’autonomie, les luttes d’influence entre les différents clans entraînent une fragilité du trône quasi permanente. Il n’y a pas de soutien unanime au souverain, ce qui l’oblige souvent à s’imposer par la force. L’organisation du royaume est basée sur l’armée levée par les nobles comme Suréna qui la mettent au service du premier des Arsacides. En compensation, le roi laisse à ces princes une relative indépendance dans les régions qu’ils contrôlent. Les cités gardent souvent leur système administratif, conservent leurs institutions comme à Suse, à Séleucie ou à Doura-Europos où souvent l’emprise du pouvoir arsacide se fait peu sentir et où les structures civiques macédoniennes et le calendrier séleucide demeurent en vigueur à plus ou moins longue échéance.

Art et architecture

La définition d’un art arsacide s’avère extrêmement compliquée à établir car il n’y a pas de style purement parthe, pas plus dans l’architecture que dans la sculpture, en dehors de quelques bas-reliefs, mais une fusion de pratiques qui débouche sur des arts d’époque arsacide d’influences hellénisante, mésopotamienne, gréco-iranienne et même gréco-romaine.

Cependant, une forme architecturale est symptomatique de la période parthe. L’iwan se retrouve dans bon nombre de sites de l’Asie centrale à la Mésopotamie. Il s’agit d’un édifice ouvert composé de trois murs surmontés d’une voûte à destination profane ou religieuse. Les exemples les mieux conservés se trouvent à Hatra. Des palais d’époque parthe sont aussi connus, comme celui d’Assour. Les sculptures d’époque arsacide, dont la statue de bronze de Shami (Iran) est un des meilleurs exemples, montrent que l’art figuré des Parthes se distingue, d’une part par une présentation frontale des personnages et, d’autre part, par la présence de l’habit parthe, c’est-à-dire une longue tunique et des pantalons bouffants. La barbe plus ou moins fournie, les bijoux et la ceinture composent le portrait idéal du parthe. Les femmes sont souvent habillées à la grecque. L’influence de l’art grec sur les productions de la période parthe est indéniable. Les rhytons ornés de scènes dionysiaques retrouvés à Nisa, les statuettes de terre cuite d’Iran ou de Margiane en sont l’illustration. Les sculptures rupestres d’Iran dévoilent aussi des pratiques artistiques purement locales notamment en Elymaïde.

Pratiques religieuses

Les pratiques religieuses sous les Parthes nous sont encore très mal connues même si le zoroastrisme est alors en vigueur dans de nombreuses régions du royaume. De multiples divinités locales sont aussi vénérées et, parallèlement, les influences grecques et sémites se font nettement ressentir. Par exemple, les rois parthes représentent sur leurs monnaies des dieux grecs comme Héraclès ou Déméter. Les cultes tels celui de Mithra, le judaïsme puis le christianisme montrent bien qu’il n’y a pas de religion commune à tout le royaume. On connaît des bâtiments, à Nisa, ou des terrasses à destination cultuelle, en Elymaïde, des tombes d’époque parthe en Médie où le religieux prend une place de premier plan et où l’art régional est prédominant. La religion, comme l’ensemble des aspects culturels du monde parthe, illustre parfaitement le cosmopolitisme qui y règne. La langue parthe en est un autre témoin car, si elle est bien attestée, l’utilisation de l’araméen et du grec prédomine. Les chercheurs doivent se contenter des textes d’ostraca, ces tessons inscrits, de l’Avesta ou d’Avroman, de tablettes babyloniennes.

La numismatique, l’outil fondamental

En 1949, le numismate M. Dayet écrivait : « On peut dire sans crainte de se tromper que, sous sa forme vraiment nationale, la numismatique des Arsaces porte le cachet de sa barbarie. » Il se trompait. En effet, les monnaies arsacides ne reflètent pas l’aspect non civilisé des Parthes mais dépeignent l’évolution que connaît le royaume. S’inspirant des Séleucides pour frapper leurs premières monnaies, les Parthes pratiquent par la suite une politique monétaire qui s’adapte aux régions conquises et à leurs populations. La numismatique arsacide porte le cachet de la propagande et de l’opportunisme des souverains. L’outil numismatique est réellement indispensable à la connaissance des Arsacides. Si l’aspect itératif des drachmes d’argent est indéniable, le droit présentant toujours la tête ou le buste du roi et le revers un archer assis sur le trône, les autres monnaies – tétradrachmes, bronzes… – offrent de nombreuses variantes. En effet, le portrait du roi étant toujours sur le droit, les revers peuvent montrer des divinités grecques, des animaux comme le cheval ou l’éléphant, une étoile, un croissant de lune… La numismatique fournit de précieux renseignements grâce à la qualité du métal utilisé, aux monogrammes, aux dates d’émission mais aussi aux légendes, grecques principalement, qui se multiplient au fil du temps. Ainsi, les premières monnaies arsacides donnent le nom « Arsace » puis le « Roi Arsace » et enfin le « Grand Roi Arsace ». À cette base s’ajoutent d’autres termes qui sont en fait des messages précis : Philhellène, « ami des Grecs » ou Roi des rois… Toutefois, la numismatique ne règle pas tous les problèmes historiques, le nom propre des rois parthes apparaît rarement et la lisibilité des légendes s’amenuise avec le temps. En conséquence il faut très souvent déduire par d’autres sources qui est à l’origine de telle ou telle frappe et où elle a eu lieu, ce qui oblige à de fragiles suppositions.

 

Même si les Arsacides se dévoilent sous un nouveau jour depuis la seconde moitié du XXe siècle, bien des interrogations demeurent. L’aspect historique de la dynastie s’éclaircit nettement malgré une chronologie parfois hésitante. En fait ce sont les grandes thématiques comme les arts, les religions, les langues d’époques parthes qui nous sont encore largement méconnues. Seul l’approfondissement des études régionales par l’archéologie peut nous permettre d’accéder à une vue globale et précise du royaume parthe. Des questions fondamentales restent posées : quelles sont les origines véritables des Arsacides, quelles relations exactes ces derniers entretiennent-ils avec leurs voisins Bactriens et Kouchans ? Quels liens peut-on établir entre Arsacides et Indo-Parthes ? Quel a été le rôle des Parthes en Iran central, zone encore très peu étudiée ? Quelle est l’étendue de l’influence arsacide sur l’art de l’Orient antique et sur le commerce qui s’y exerçait ? Quel héritage les Sassanides en ont-ils véritablement tiré ?

L’histoire des Parthes occupe une place incontournable dans l’Antiquité. La littérature elle-même s’en est inspirée, comme en témoignent Rodogune et Suréna de Corneille ou cette tragédie de monsieur de Campistron qui fait dire à Arsace s’adressant à son fils :

Pour des soins importants je vous appelle ici,
Prince. Puisque vos yeux regardent sans envie,
Dans le rang où je suis les reflets de ma vie ;
Je dois jusqu’à la fin en digne potentat,
Dispenser la justice et régler mon État.
Jamais depuis le jour que le sort favorable
A fondé par mes mains cet État redoutable,
De si grands intérêts ne se sont présentés.
Tiridate (1724), Acte II, scène II.

Jérôme Gaslain
février 2004
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